Le Père Joseph
Wresinski (1917-1988) a révélé que les très pauvres attendent un Volontariat
particulier, né en terre de misère et
fidèle aux intuitions des familles vivant dans l’extrême pauvreté et
l’exclusion. Ces familles très pauvres l’ont conduit à fonder un Volontariat
permanent ouvert à tous pour rejoindre le refus de la misère de ceux qui la
subissent et la combattre avec eux.
Issu du monde de la
misère, Joseph Wresinski est resté fidèle toute sa vie aux familles qu’il avait
d’abord rencontrées dans le Camp des Sans Logis à Noisy-le-Grand (France) et
qu’il a par la suite rencontrées dans le monde entier.
Ce qui frappait en premier, dans ce bidonville de
Noisy-le-Grand, c’était la misère et la souffrance des familles. Elles étaient
seules et sans espoirs véritables, comme abandonnées de tous. Bien sûr des gens
extérieurs au Camp venaient de temps en
temps distribuer des secours de toutes sortes, mais quand ils venaient, ils
s’en allaient avec les plus dynamiques, les mieux présentables, les plus
courageux, ceux qui n’étaient pas
encore trop marqués par un long état d’abandon. Et ils partaient avec eux le
plus loin possible du monde de la misère, pour qu’ils n’y retombent jamais.
Mais sur place, ils laissaient des familles de plus en plus désemparées, de
plus en plus pauvres, de moins en moins dynamiques, de moins en moins
respectées et respectables.
Si Joseph Wresinski
a d’emblée fait appel à l’engagement de tous, quelles que soient leurs
convictions philosophiques et spirituelles, pour lui, prêtre de l’Eglise
catholique, il importait de montrer à ces familles
totalement méprisées que Dieu ne les abandonnait pas, que quelques personnes
venaient se joindre à elles, qu’elles ne devaient pas perdre tout courage ni
toute dignité. Il savait par expérience que les très pauvres, comme toute
personne, ont besoin de spiritualité pour vivre, ont besoin d’être encouragés, soutenus.
Joseph Wresinski a
donc rejoint en 1957 ces familles abandonnées, allant habiter au milieu
d’elles, décidé à les rejoindre toutes, y compris et surtout celles qui étaient
les plus exclues même par leur entourage. Il n’avait rien à leur offrir sinon
lui-même, ses mains, son cœur, sa prière et sa foi. Il s’est donné tout entier.
La fraternité
et la charité des plus pauvres
Il a aussi
relevé tous les gestes d’amitié et de
miséricorde qui existaient déjà au sein de ces familles si démunies. Des gestes
très nombreux qui étaient de vrais élans du cœur mais qui aboutissaient
rarement, faute de moyens, faute de
durée. Ces gestes étaient bien peu connus à l’extérieur, bien peu reconnus,
même par leurs propres auteurs. Souvent il fallait se mettre à genoux pour les
voir.
Peut-être ce troisième millénaire sera-t-il celui de la
redécouverte, à la suite du Père Joseph, qu’un volontariat existe, depuis
toujours, en terre de misère. Qu’il s’y déploie. Les premiers à poser des
gestes pour faire cesser les conséquences de la misère chez les autres, ce sont
les très pauvres eux-mêmes. Ce sont eux, les parents qui se battent pour que
leurs enfants ne connaissent pas le sort qui leur a été réservé. Ce sont eux
qui savent ce que c’est que d’être à la
rue ou sans amis, et qui ne peuvent le tolérer pour qui que ce soit, qui se
mettent personnellement en quatre pour que cela n’arrive plus et qui ouvrent
leur porte à l’étranger, leur porte, leur table, quand ils en ont une, et un
lieu pour coucher. Ces engagements demandent d’être reconnus, d’être soutenus.
Ils sont essentiels à la communauté, celle des très pauvres, mais aussi celle
de tous les hommes.
Le troisième millénaire sera-t-il celui qui permette aux
très pauvres de manifester leur propre charité, cette charité envers ceux qui
sont plus pauvres qu’eux, mais aussi cette charité, cette compassion, ce pardon
qu’ils peuvent avoir envers ceux qui leur ont fait du mal sans le savoir ?
Un Volontariat
permanent qui rejoint le refus de la misère des très pauvres
Joseph Wresinski savait d’expérience combien les très pauvres sont isolés. Leur refus de
la misère a besoin d’être rejoint par d’autres personnes d’horizons différents;
non pas pour un temps court, au gré des bonnes volontés, mais de façon durable.
Le Père Joseph a cherché par tous les moyens à faire en sorte que les gestes
des très pauvres soient perçus d’abord, puis relayés, épaulés. Il a voulu leur
offrir des amis, des disciples. Partout et en toutes circonstances, il a incité
des personnes à se libérer pour rejoindre les efforts des plus
pauvres : libérer de leurs temps
et de leurs moyens, se libérer surtout
de leurs priorités, de leurs analyses et des seules sensibilités apportées par
leur milieu d’origine, pour rejoindre les plus pauvres et bâtir des projets et
à partir d’eux.
Il n’est pas facile cependant, ni confortable, pour ceux qui
ne connaissent pas la misère, de se libérer ainsi de tout ce qui offre un peu de sécurité. Ils risquent de ne pas durer, sauf peut-être s’ils
peuvent s’appuyer sur des amitiés, sur une fraternité qui cherche avec eux, qui
chemine et s’engage avec eux.
C’est le sens de ce Volontariat particulier que le Père
Joseph a mis en route. Il s’agit d’une large fraternité qui permet à ses
membres de se libérer et de s’engager durablement pour rendre possible
l’expression de l’expérience et des priorités des plus pauvres et en faire des
leviers de changements
Ce Volontariat interpelle le prochain millénaire, parce
qu’il n’est pas directement lié à une Eglise ou une religion, mais qu’il
cherche à se lier d’abord à ceux qui sont victimes de la misère et de
l’exclusion. Même si, pour les chrétiens, cet engagement s’enracine dans la
conviction profonde que Dieu aime tous les hommes et que le Christ est venu
rejoindre tous les hommes et, en premier, ceux qui étaient le plus exclus au
risque, pour le Christ, de partager leur destin. Pour le chrétien, ce
Volontariat s’enracine dans l’expérience que tout homme, et donc aussi le plus
pauvre, est reflet de Dieu, est agent de Dieu et que donc il a un cœur capable
de se donner, qu’il est chemin pour découvrir la mission que Dieu confie à tout
homme.
Ce Volontariat particulier conduit l’homme à apprendre la
charité en se mettant à l’école de ces grands maîtres que sont les plus
pauvres. Le troisième millénaire verra
peut-être se créer de ces écoles où les très pauvres seront les maîtres, non
seulement les maîtres à servir, mais les maîtres à penser: ; où leur
sensibilité, leur expérience et leur engagement seront sources et créateurs de
fraternité et de justice.