LA CHARITÉ ET LE VOLONTARIAT AU IIIE MILLÉNAIRE.

Expérience du Programme d’Alphabétisation Fonctionnelle des Parents de l’Enseignement Catholique (PAFPEC) Sénégal.

 

Introduction

La pauvreté et la misère ont toujours cohabité avec la richesse et l’opulence. Alors que les religions n’ont cessé de recommander le partage, la pratique spontanée n’atteint pas tous les nécessiteux. Ainsi déjà chez les premières communautés chrétiennes, certains ont remarqué la disparité du partage « dans le service quotidien, disaient-ils, on négligeait leurs veuves » (Actes VI, 1.).

 

Cela montre que l’exercice de la charité a besoin d’une certaine organisation. Celle-ci a connu diverses formes à travers l’histoire.

 

Nous n’avons pas l’ambition de les décrire toutes mais nous allons nous appuyer sur l’expérience du Programme d'Alphabétisation Fonctionnelle des Parents de l'Enseignement Catholique du Sénégal.

 

Le premier défi est de montrer, comment le PAFPEC est une œuvre de charité, le deuxième sera d’expliquer le déroulement de ce programme dans un esprit charitable avec son approche principale et enfin de démontrer que les acteurs dont la grande majorité est composée de volontaires, applique le principe de la charité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1         Le PAFPEC, une œuvre de charité

Le Programme d'Alphabétisation Fonctionnelle des Parents de l'Enseignement Catholique (PAFPEC), étrenne ses dix bougies cette année 2002. Au paravent, l’Église faisait de l’alphabétisation d’une manière disparate selon les dispositions des agents pastoraux, c’est en 1992 que cette activité a été formalisée, planifiée et unifiée pour couvrir l’ensemble du pays. Il respecte l’Enseignement social de l’Église en s’inscrivant dans l’option préférentielle pour le pauvre avec une démarche participative, mais il est aussi le résultat d’une synergie.

 

1.1       Option préférentielle pour les plus pauvres

Au Sénégal, l’éducation ne couvre pas encore la totalité du territoire national, des populations n’ont pas accès à l’école. En 1992, le taux de scolarisation était de 46% actuellement le Ministère parle de 61%. Le taux d’analphabétisme était 75% voire 80% dans certains zones. Le PAFPEC s’est attelé d’aller alphabétiser dans les villages les plus difficiles d’accès pour atteindre les populations oubliées quelle que soit la religion pratiquée. D’ailleurs la majorité des usagers (80%) sont des musulmans.

 

1.2       Démarche participative

Pour ne pas apporter une assistance passive aux populations, le PAFPEC a d’abord voulu favoriser et renforcer une dynamique locale. En effet, en l’absence d’école officielle, les parents avec l’appui de la paroisse la plus proche (parfois jusqu’à 30km) ont créé des écoles pour leurs enfants. Ces institutions sont appelés « écoles des parents ». Leur originalité réside dans le fait qu’elles introduisent des activités pratiques dans la formation et s’autogérent.

Alors, le PAFPEC a commencé par l’alphabétisation de ces parents d’où le mot parent dans le sigle. Il ne s’arrête pas là. Il utilise le moniteur des enfants pour alphabétiser les adultes. Ainsi l’école est pour toutes les personnes du village. Un homme a, une fois, déclaré au coordinateur national ceci : « mon père, ma femme et mon fils sont dans la classe » le fils suivait l’enseignement en français le matin, le père et la femme apprenaient en langue nationale l’après midi. Cette dynamique a multiplié les « écoles des parents » et a inspiré le Ministère de l’Éducation qui a adopté le système de volontariat pour augmenter le taux de scolarisation.

 

1.3       Synergie internationale

Le PAFPEC a pu se déployer grâce à la charité internationale. D’abord l’Office Internationale de l’Enseignement Catholique qui a tenu un colloque à Dakar en 1992 sur le thème : « Quelle contribution l’Enseignement Catholique peut Il fournir à l’Alphabétisation des adultes ». De là est née l’idée du PAFPEC soutenu au départ par l’UNESCO qui a trouvé DANIDA comme donateur.

2         La mise en œuvre du PAFPEC

La mise en œuvre n’a pas été facile. Les agents de développement agissant sur place mettaient en cause, en doute même la pertinence d’un tel programme. Pour eux, tout investissement doit porter sur les actions concrètes de développement car l’alphabétisation n’en faisait pas partie à leurs yeux. La méthodologie adoptée par le coordinateur a joué dans la persuasion. Le choix de la langue d’apprentissage a aussi divisé, seul l’expérience aplanira les divergences.

 

2.1       L’approche caméléon

Le PAFPEC s’est appuyée sur une approche empirique empreinte de la prudence du caméléon. Elle est d’abord fondée sur les principes théoriques suivants :

·        L’alphabétisation est un fait social nouveau dans une civilisation de l’oralité. Pour qu’elle ne perturbe pas, son application doit s’appuyer sur la connaissance profonde du milieu par le séjour des acteurs de l’innovation ;

·        L’immersion des acteurs dans le milieu est un principe fondamental. Elle se fait par l’étude du milieu mais aussi par le séjour des acteurs dans le milieu ;

·        L’aval des leaders d’opinions est l’élément principal de mobilisation sociale. Il nécessite la proximité avec ceux-là ;

·        Le renforcement du pouvoir à la base optimalise la participation.

 

Pour mettre en pratique ces principes, nous avons saisi une opportunité :

L’idée est partie de l’écoute d’une émission animée par Hamadou Hampaté BA. Ce sage, de vénérée mémoire, invite à observer le caméléon : il avance d’abord une patte pour mieux s’assurer de l’état du terrain, en suite seulement il avance l’autre, s’il est sur un arbre, il aura enroulé solidement la queue sur une branche, enfin, il prend la couleur locale.

 

Nous avons répertorie cinq gestes pour inspirer notre comportement :

Le premier geste : le caméléon commence par poser timidement une patte pour s’assurer de la solidité de l’appui : c’est la phase étude du milieu où se révèlent les potentialités du milieu.

 

Le deuxième geste : le caméléon projette sa longue langue pour explorer le milieu quant au goût et à la température. Il ne prend que ce que frêle sa langue peut amener. Il correspond à la prise de contact avec les leaders d’opinions.

 

Le troisième geste : le caméléon pose sa deuxième patte après avoir perçu une certaine possibilité d’appui solide : c’est la phase des choix : lieu d’implantation, profil des délégués à la formation.

Le troisième geste : le caméléon pose sa deuxième patte après avoir perçu une certaine possibilité d’appui solide : c’est la phase des choix : lieu d’implantation, profil des délégués à la formation.

 

Le quatrième geste : le caméléon enroule sa queue sur une branche : c’est le ressourcement des acteurs par la formation, le principe de la formation continue des membres du PAFPEC.

 

Le cinquième geste : le caméléon prend la couleur locale, sauf la couleur rouge. Le PAFPEC s’adapte aux conditions du milieu mais garde une ligne de conduite sur laquelle il ne peut transiger.

 

Les fruits d’une telle approche sont diffus mais on peut relever quelques faits :

·        Les leaders d’opinions ont commencé par refuser la collaboration par principes, en avançant les arguments suivants : les populations n’ont pas besoins d’alphabétisation pour se développer ; elles ont besoin d’alphabétisation en français ; l’alphabétisation va saper le précieux travail entrepris antérieurement ;

 

·        Certains de ces leaders ont adhéré au PAFPEC dès la prise de contact, d’autres seulement après une année d’expérimentation ;

 

·        Les populations ont senti l’effet dans la cohésion villageoise retrouvée ;

 

·        Repositionnement de partenaires (en cours d’exécution du projet).

 

De nouveaux animateurs se sont révélés : un responsable a affirmé que cette approche lui avait permis d’être plus efficace que dans le passé, en faisant confiance à des animateurs, autrement dit en faisant faire au lieu de vouloir tout faire, tout superviser sans partage.

 

2.2       Le choix de la langue d’apprentissage

Le contexte post colonial dans lequel vit le Sénégal avec le maintien de la langue française comme langue officielle, de travail et de promotion, ne facilitait pas l’utilisation des langues sénégalaises pour l’apprentissage.

Or l’expérience a montré que le retour à l’analphabétisme est fréquent pour les enfants qui fréquentent l’école pendant trois ans à quatre ans. Le français ne s’utilise qu’à l’école et dans certains lieux de travail. Il est inusité dans la rue et à la maison.

 

Il sera difficile aux adultes d’acquérir cette langue par l’écriture et la lecture dans un délai assez court, 2 ans par exemple. Pourtant, beaucoup d’agents de développement à l’époque, soutenaient, mordicus, que s’il faut alphabétiser, il faut le faire en français.

 

Malgré tout, le PAFPEC opta pour les langues nationales. Heureusement, les résultats ont vite fait de convaincre, car le coordinateur a reçu au courant de la première année, d’un pasteur qui a fait plus de 40 ans de présence, une lettre écrite par un adulte qui n’a fait que 4 mois d’apprentissage. Il fut très ému.

 

2.3       Déroulement des activités

Le PAFPEC a connu actuellement trois périodes :

·        Une période expérimentale de 5 ans où l’UNESCO et l’OIEC ont apporté leur assistance technique. Elle se déroule dans une région ou un diocèse ;

 

·        La deuxième est une extension de l’expérience à l’ensemble du territoire

 

·        La troisième est en cours et se termine en décembre 2002. Une phase de consolidation, appelée alphabétisation continue commence.

 

Par ce concept, le PAFPEC veut signifier une rupture qui considérait une alphabétisation et une post alphabétisation, pour consolider un apprentissage sans rupture et désormais continue tout le long de la vie. Ces deux phases ont été soutenues par la Conférence Épiscopale Italienne.

 

Nous n’allons pas nous attarder sur les résultats qui ne font pas l’objet de la communication… La description des acteurs va plutôt suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3         Les acteurs : une grande majorité de volontaires

Le PAFPEC fonctionne essentiellement par les volontaires qui portent le nom d’alphabétiseurs, de facilitateurs, de superviseurs. Il y a les initiateurs et les médiateurs qui interviennent pour orienter et suivre.

 

3.1       Les initiateurs

Au début, ce fut l’OIEC, l’UNESCO et l’Enseignement Catholique du Sénégal qui prirent la décision d’alphabétiser.

 

Ensuite, les Évêques du Sénégal en ont fait leur préoccupation. Ainsi, chaque pasteur de diocèse veille à l’orientation des activités pour toucher les populations les plus défavorisées. Collectivement, par l’intermédiaire de la Conférence Épiscopale, ils encouragent la coordination nationale, même s’ils ont délégué un des leurs pour suivre de plus prêt l’harmonisation qu’opère la coordination nationale.

 

Au niveau micro, les agents pastoraux constituent aussi des promoteurs de l’alphabétisation, ils orientent les coordinateurs diocésains dans l’implantation des centres.

 

3.2       Les médiateurs

Les initiateurs ont mis en place une structure d’exécution des activités. D’abord une commission nationale de l’alphabétisation composée de toutes structures nationales de l’Église détermine les orientations générales. La fonction de membre de cette commission est gratuite.

 

La coordination nationale, une équipe légère : un coordinateur et un formateur avec un secrétariat s’occupe d’harmoniser les pratiques et de supervision des diocèses.

 

La coordination diocésaine est occupée par une seule personne. Ce sont ces personnes qui sont salariés du PAFPEC, soit 8 agents pour le moment en dehors du personnel de service et de secrétariat composé de 4 membres.

 

Alors qui fait le travail pour couvrir tout le Pays ? Ce sont les volontaires avec deux catégories : Les superviseurs et les alphabétiseurs.

 

Les superviseurs : ce sont des personnes chargées de suivre régulièrement les classes pour contrôler le fonctionnement pédagogique, administratif et le volet économique. Ils fournissent des rapports mensuels. Il y a une cinquante de volontaires pour faire ce travail.

Les alphabétiseurs : En 2001, ils étaient au nombre de 450 en tout répartis dans tous les diocèses. Ils sont choisis par leurs communautés de base. Ils suivent les différentes formations que le PAFPEC a organisé à leur intention. Les alphabétiseurs conduisent l’alphabétisation dans les centres par une série de 3 à 5 séances de 3h par semaine.

 

Au Sénégal, le Ministre chargé de l’alphabétisation prône la professionnalisation des alphabétiseurs, c’est peut-être un abus de langage car si on professionnalise les volontaires, on les rémunère comme des salariés et l’esprit change complètement. Il s’agit en fait pour le Ministère d’insister sur la qualité et de la formation et des prestations de ces volontaires. Car les professionnaliser réellement équivaut à créer une agence d’intérim qui fournirait des prestations de service de professionnels et rémunérés comme tels.

 

Le PAFPEC, riche de son approche caméléon, propose de faire des alphabétiseurs des notables de la communauté. En effet, il d’abord le délégué à la formation, ensuite, il revient partager son savoir. Comme il n’est pas salarié la communauté lui vient en aide, en tant que détenteur d’un savoir, il participe à certaines délibérations communautaires réservées à un certain groupe restreint de notables. Ainsi il est assimilé comme notable. L’avantage de cette situation est la pérennisation de l’alphabétisation dans la communauté.

 

L’idée est née de l’observation : lors de la présentation du coordinateur national dans la phase expérimentale, à Kaolack un membre de l’auditoire s’est élevé contre le choix du coordinateur ; « pourquoi, dit-il, aller prendre un « mercenaire », un universitaire de Dakar, qui va nous abandonner à la moindre occasion ? » Remarque choc qui vaut son pesant d’or. Heureusement que la prophétie tarde à se réaliser, car le coordinateur fête ses dix ans dans la structure.

 

La seconde observation la plus déterminante vient d’un villageois que l’étude du milieu a révélé. C’est un ancien alphabétiseur d’une organisation gouvernementale qui a abandonné le volet alphabétisation. Il révèle que depuis lors, il continue à alphabétiser dans son village sans être payé, la seule satisfaction qu’il en tire est de se sentir utile et considéré dans son village.

 

Cette pratique de l’alphabétiseur notable a réussi dans certains endroits : un alphabétiseur a déclaré au coordinateur : « vous m’avez fait otage de mon village, les populations s’occupent tellement bien de moi, que je ne peux plus les abandonner malgré des offres alléchantes que je reçois par ailleurs ».

 

 

 

 

Les bénéficiaires de ces activités sont la populations rurales et surtout les femmes, dans les effectifs de 2001, on trouve sur les 11536 apprenants, 10026 sont des femmes soit 86,91% de femmes. L’alphabétisation se fait en 5 langues : joola, madinka, pulaar, seereer, wolof.

 

La principale difficulté que rencontre le PAFPEC est la création d’u environnement lettré en langues nationales. La production est encore insuffisante. Le palliatif utilisé est la circulation de valises-bibliothèques de villages en villages.

 

Mais vue la persévérance des populations et le changement opéré en eux, l’espoir est permis.

 

Conclusion

L’expérience du PAFPEC a montré que volontariat et charité vont ensemble. Car le volontaire accepte de fournir des prestations avec une forte dose de gratuité.

 

 

 

Mbour le 7 février 2002

 

 

 

Le Coordinateur National

 

 

Émile Dally Diouf